Mais qu’est-ce que la métaphysique ou encore: qu’est-ce que la philosophie qui en est pour Heidegger un autre nom? Nous verrons qu’il s’agit là d’une forme particulière de la pensée — certes une phase privilégiée, la seule qui se soit jusqu’ici laissée embrasser du regard — mais elle apparaît aujourd’hui caduque. L’âge en est passé du seul fait que nous voyons ce qui la constitue.
Sans doute Heidegger parle-t-il lui-même de métaphysique et de philosophie. Il a écrit une Introduction à la Métaphysique et Qu’est-ce que la philosophie ? C’est que, pour l’auteur de Sein und Zeit, la métaphysique désigne entre Platon et Nietzsche, deux mille ans de philosophie occidentale. Les Grecs l’ont créée ou plutôt elle s’est offerte à eux. En interrogeant d’une certaine manière, ils ont orienté la réflexion des siècles à venir. «Qu’en serait-il, si l’Antiquité grecque n’avait pas existé»?, dit un cours inédit donné à Fribourg-en-Brisgau en 1944. Mais tant que nous sommes subjugués par cette orientation, nous ne distinguons pas ce qu’elle a d’ambigu et de partiel. Vivant des richesses qu’elle nous a données, nous ne songeons pas à la mettre en question. Seule le peut la génération qui en est délivrée. A en croire Heidegger, cette génération est la nôtre. D’autres temps ont eu pour destin de révéler à l’homme ce qu’il pense. Le nôtre aurait ce privilège singulier de ressentir d’abord à quel point l’homme manque sa propre pensée. C’est la lumière à travers laquelle nous apparaîtrait toute l’histoire. C’est le fait qui entre tous donnerait à penser aujourd’hui.
Il y a dépassement de la métaphysique, bien que ce terme ne soit utilisé qu’à titre d’expédient et pour se faire comprendre. La pensée à laquelle nous sommes conviés, ne cherche pas à faire une philosophie plus haute; elle s’en tient, au contraire, à la proximité la plus proche de nous. Le renouvellement n’est possible que par un retour à la terre où s’enracine l’arbre de la métaphysique. Ce dépassement, pour historique qu’il soit, reste une expérience intérieure. Des siècles de métaphysique nous ont formés. Nous ne pensons qu’à travers eux, qu’à travers ce qui a été — gewesen — c’est-à-dire le rassemblement de ce qui dure encore.
La réflexion sur la métaphysique, si elle échappe à celle-ci et nous amène à la juger en nous mettant en dehors d’elle, doit inévitablement partir de la métaphysique. Nul ne peut accomplir le dépassement demandé, qui ne soit d’abord descendu au coeur de la métaphysique.
Heidegger précise ailleurs que se remettre de la métaphysique — Verwinden — pour employer son expression, ce n’est pas s’en débarrasser comme d’un vieux vêtement ou comme d’une représentation usée qu’on laisserait tomber derrière soi pour saisir autre chose. C’est, au contraire, atteindre d’abord la vérité de l’essence de la métaphysique, vérité qu’ignore cette dernière car elle cesserait d’être elle-même si elle savait ce qui la constitue. Ainsi, ce qui semblait rejeté revient dans une dimension nouvelle. (excertos de Odette Laffoucrière, Le destin de la pensée et “La Mort de Dieu” selon Heidegger)